Archives Mensuelles: avril 2013

SYSTÈME POLITIQUE ET TRANSITION DÉMOCRATIQUE

LE SYSTÈME POLITIQUE ET LA TRANSITION DÉMOCRATIQUE :

UN ÉCHEC GLOBAL DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE EN HAITI

Les visiteurs de notre site ont la permission de faire circuler largement ce texte. L’utilisation du document à quelques autres fins que ce soit requiert l’autorisation écrite préalable de l’auteur. En attendant, nous vous en souhaitons une studieuse et agréable lecture.

Partant du postulat qu’un processus électoral tout juste de façade vaut mieux que l’absence d’élections dans les pays comme le nôtre, ladite communauté internationale a en 1990 lancé Haïti dans un tourbillon infernal de joutes électorales sans s’être à aucun moment préoccupé des préalables incontournables qui en garantiraient la qualité, face à une population indigente même de registres d’état civil fonctionnels et une majorité de citoyens vivant dans la pauvreté absolue, sans même une pièce d’existence légale. L’absence de ces conditions sine qua non a pavé la voie aux premières manipulations par la communauté internationale d’un mécanisme appelé à marquer nos premiers pas dans le processus de transition vers la démocratie, aux seules fins de sauvegarder sa fausse image de «faiseuses d’élections réussies et de démocratie» dans le monde. Pour bien nous comprendre il me paraît indispensable de relire avec vous ce chapitre actualisé des élections en Haïti depuis 1987.

Les premières élections de l’après-Duvalier

Elles représenteront le tout premier test de la constitution de 1987. C’est en tout cas sur fond de turbulences exacerbées, voire d’affrontements déclarés que se profile l’organisation des premières élections projetées démocratiques depuis les dizaines d’années que le pouvoir absolu des Duvalier nous avait accoutumés à des mascarades périodiques pour plébisciter des parlementaires aux ordres du Président à Vie. Le Conseil Électoral Provisoire (CEP), intronisé rigoureusement sur les prescrits des dispositions transitoires de la constitution de 1987, emprunte un itinéraire en slalom pour ne pas glisser sur les pelures de bananes qu’a semées tout le long de son parcours le Conseil National de Gouvernement (CNG), dévoué corps et âme aux barons du régime déchu. Aucune proposition de programme de la part des aspirants à la direction du pays. Les acteurs politiques se battent plutôt à coup d’invectives et de slogans anti-américains. Le Front National de Concertation (FNC), sorte de fédération hétéroclite, fourre-tout à prédominance gauchiste, a la cote d’amour et semble en bonne posture pour remporter les prochaines joutes. On ne pourra malheureusement jamais porter de jugement sur ces élections : elles seront noyées dans le sang le matin du 29 novembre 1987. La question reste posée de la complicité d’au moins un secteur de la communauté internationale dans ce massacre. D’autre part, seule l’histoire clarifiera peut-être un jour si la décision des membres du Conseil Électoral d’alors de maintenir à tout prix le déroulement du scrutin ce 29 novembre relevait du sens du devoir et du courage ou, au contraire, de la bravade et de la témérité pure et simple.

Quoi qu’il en soit, dès la perpétration de cet horrible attentat contre la démocratie, les États-Unis eux-mêmes, sans doute surpris par la laideur et la monstruosité de l’action, annoncèrent la suspension immédiate de leur assistance économique au gouvernement militaire. Ainsi débuta pour le peuple haïtien une nouvelle traversée du désert avec ses gouvernements éphémères et parsemée de nouveaux épisodes sanglants, jusqu’au jour où l’ambassadeur Alvin ADAMS décida que les USA en avaient soupé des pitreries de Prosper AVRIL et de ses“petits soldats” et l’embarqua vers les États-Unis.

Les préludes aux élections de Madame Trouillot

Avec l’assistance de quelques diplomates étrangers ( prélude à la formation du “Club des Pays amis”), le“secteur démocratique” avait concocté rapidement une solution à l’haïtienne : un gouvernement dirigé par le Juge Ertha TROUILLOT sous la tutelle d’un Conseil d’État de 18 membres. Et cap à nouveau sur les élections. Ce mariage forcé tourne bientôt au vinaigre et dégénère en conflit ouvert entre le Chef du gouvernement et son Conseil. Mais les puissances tutrices veillent au grain. Elles tranchent à l’avantage de cette branche de l’accord qui détient le pouvoir effectif, les élections constituant à leurs yeux l’unique objectif vraiment prioritaire. Cette fois, elles sont résolues à nous pousser dans le concert des nations démocratiques, bon gré mal gré, fût-ce même par la petite porte, et elles mobiliseront à cet effet les moyens adéquats.

On fera signer au Chef du gouvernement un accord avec les Nations Unies par lequel Haïti sollicite une assistance en experts pour prendre en main l’organisation technique des élections. La demande est pourtant justifiée. Comment en effet organiser des joutes électorales crédibles quand on n’en a pas les ressources et encore moins la tradition ! L’accord prévoit d’autre part une assistance militaire pour aider à la sécurité du processus. Un contingent d’environ cinq cents militaires et policiers internationaux mettront l’Armée d’Haïti en coupe réglée en prenant promptement position dans toutes ses casernes d’une certaine importance. Dans la même veine, on installe un petit état-major parallèle de 4 membres, dont les plus éminents seront le colonel Raoul Cédras comme chef et le colonel Silva comme premier assistant. Ce groupe aura la responsabilité exclusive de veiller à la sécurité des élections. Cette manœuvre profile déjà le limogeage de la vieille garde conduite par le général Hérard Abraham et viendra se confirmer dans le discours inaugural même du 7 février 91. Par ailleurs le Vice-Président des USA en personne nous paiera une visite remarquée. Dans un déploiement digne des grands scénarios d’Hollywood, il débarque à l’aéroport de Port-au-Prince avec véhicule blindé personnel et une impressionnante escorte de GI’s. Ceux-ci prendront rapidement position au Palais National en le vidant de son personnel régulier. Des ti-zòrèy affirment même que nos valeureux officiers – État-Major inclus – qui allaient bénéficier du “privilège” d’écouter l’illustre visiteur se sont vus délestés de leurs ceintures-revolver armes incluses, avant de franchir l’enceinte du bâtiment. Nous, Haïtiens, avons hélas un sens profond de la soumission à nos turpitudes. D’un index menaçant, Dan Quayle conclut sa brève allocution en en récapitulant la substance pour nos gendarmes : “No trick, no murder, no coup !” et leva prestement le camp. Le décor était à nouveau planté pour les élections.

Les opérations électorales de 1990

Notre récit débute au moment où un nouveau Conseil Électoral Provisoire est déjà installé sur le mode des dispositions transitoires de la Constitution de 1987 pour remplacer celui qui avait rendu l’âme dans le massacre du 29 novembre 87. Il n’est pas tout à fait constitutionnel, puisque la loi-mère n’en avait prévu qu’un et que l’une des neuf institutions appelées à en désigner les membres avait déjà fait long feu. “A l’impossible, nul n’est tenu” me répondra-t-on prestement.

Les opérations électorales proprement dites débutent avec des inscriptions sur fond de très large permissivité. Les citoyens trop enquiquineurs se retrouveront en minorité psychologique. Comment en effet ne pas compatir avec nos pauvres frères paysans (eh oui ! Ils ont le dos large) dépourvus de la moindre pièce d’identité par notre faute à nous, les élites ! Les règles du jeu ne prévoyant aucun dispositif de gestion des inscriptions multiples par un électeur, on ne saura jamais vraiment combien de citoyens se seront fait représenter plusieurs fois sur les listes électorales.

D’autre part, qui pourra savoir le nombre de citoyens inéligibles (les moins de dix-huit ans par exemple) qui auront profité du laxisme des procédures pour rallonger indûment les listes électorales. Tout se déroule dans une ambiance bon enfant où personne n’a peur de rien. Et surtout pas les opérateurs de la machine sur qui la loi électorale ne fait peser aucune menace de sanctions dissuasives en cas de délinquance, à part quelques fumeuses généralités, épouvantail qui n’effaroucherait même pas des moineaux et qui, après tout, restent impossibles d’application concrète par un système judiciaire sérieux. La rage de voter pour cette première fois avait inhibé nos penchants naturels pour la polémique.

Il est par ailleurs intéressant de souligner qu’un critère prévaut sur tous les autres dans le choix des membres des bureaux d’inscription et des bureaux de vote subséquents : la “militance”, et qu’à l’époque aucun parti politique n’avait jugé bon (ou n’en avait pas les moyens) de déléguer des représentants sur les lieux de ces opérations. La bonne foi des uns et des autres constitue l’unique garantie de qualité. Disons-le tout de go : ces inscriptions ne sont pas fiables, encore moins les registres électoraux, leurs enfants légitimes.

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