Une Philosophie du développement d’Haiti

…les attentes les plus élevées de ceux qui trônent au sommet sont justes dans la mesure où … elles s’insèrent comme partie d’un plan appelé à rehausser le statut des membres les moins moins nantis de la société…’

John Rawls

Les paramètres utilisés pour mesurer les progrès des nations ont suivi, ces dernières années, une évolution marquante. Des notions classiques de PIB et de revenu national, on est passé à l’indice de développement humain du PNUD reposant sur un corps théorique et empirique de loin plus complet. Plus complexe aussi, parce que recoupant l’usage intensif des statistiques sociales pour jauger les performances économiques. Hommes et femmes politiques, hommes et femmes d’affaires, hommes et femmes de la société civile voient aujourd’hui leur discours se rejoindre autour de préoccupations telles que la qualité de la vie, le«sentiment de bien-être», les droits etc. Ces thèmes sont devenus universels et tissent la trame du développement aussi bien des activités lucratives individuelles ou des grandes corporations que de la nation considérée dans ses composantes associatives et politiques. Aujourd’hui, dans l’industrie de la sous-traitance par exemple, les pratiques ont visiblement évolué quant au respect des normes internationales en matière de conditions de travail, même s’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. A une toute autre échelle, il est tout aussi frappant que un nombre plutôt grandissant des « grands de ce monde », ceux dont la fortune dépasse parfois les budgets de plusieurs nations prises ensemble, s’engagent dans différentes batailles contre la pauvreté globale même quand leurs cibles me semblent parfois en porte à faux avec les priorités des populations en difficulté. Le temps me semble venu pour Haïti d’intégrer ces données dans une logique de politiques et de stratégies concrètes et opérationnelles. Ce dont il s’agit ici est en réalité “un développement humain en action”; autrement dit, une instrumentalisation du concept de développement humain à travers le traitement d’un cas type, celui d’Haïti.

C’est qu’on a finalement reconnu que l’emploi, même généralisé, ne résolvait pas forcément le problème de la pauvreté, elle-même indicatrice de cette inégalité dans la répartition de richesses accumulées de manière incontrôlée, et qui se reproduit pour conduire irrémédiablement à la misère, tout particulièrement dans des pays les moins avancés comme le nôtre. De n’avoir pas compris cette réalité plus tôt a fait que Haïti traîne aujourd’hui dans le dernier wagon du train mondial de la prospérité.

Paradoxalement, à côté de son dénuement incontestable, notre pays dispose de potentialités immenses. En dépit de tous les torts causés à notre environnement, nous comptons parmi ceux qui possèdent encore les plus belles plages naturelles de la Caraïbe, avec en sus, un climat exceptionnel. Notre terroir recèle de produits agricoles de très grande qualité, mais sous-exploités. L’habileté manuelle innée et l’ingéniosité de notre population, par ailleurs très jeune, constituent des avantages comparatifs inestimables par rapport aux autres pays de la région.

Le moment nous semble donc opportun de faire connaître et inciter à développer rationnellement ces opportunités trop longtemps délaissées, avec comme toile de fond un certain nombre de principes fondamentaux fondés sur le constat fait dans tous les pays que, entre autre :

  • détenir un emploi n’est pas forcément synonyme de ‘vivre bien’ : le revenu d’emploi doit osciller autour de barèmes qui garantissent une part à l’épargne

  • les fortunes concentrées entre les mains de minorités se révèlent extrêmement difficiles à partager a posteriori. Penser autrement revient au contraire à affirmer que le mode même d’édification de la richesse doit poser, ex ante, le principe de l’invitation du plus humble des citoyens à la récolte des bénéfices de la croissance. En d’autres mots, le système de répartition des dividendes du développement doit devenir partie intégrante du processus même d’édification de la richesse ; un postulat qui puise finalement ses racines dans un nouveau pacte social à promouvoir, pour enfin concrétiser dans l’État de droit la Nation que nous éprouvons encore tant de peine à confirmer, à deux centenaires révolus de la proclamation de notre indépendance.

Nous nous défendons en effet contre l’idée habituellement reçue selon laquelle ce résultat représenterait déjà beaucoup que les plus démunis de la société parviennent à jouir des retombées de la croissance en terme d’emplois par exemple ou en maintenant l’inflation à un niveau qui protège essentiellement le pouvoir d’achat. Non seulement ces concessions ne suffisent pas, mais l’idée elle-même n’est pas recevable dans la mesure où elle confine les travailleurs moins nantis à un statut de loin trop inférieur par rapport à ceux-là qui jouent le rôle de catalyseurs à la production par leurs capacités d’induire la création de richesse, d’autant que les insuffisances du marché de l’emploi finissent toujours par dévaloriser une offre de main d’oeuvre surabondante associée à de très bas salaires. De plus, le contrôle de l’inflation par des mécanismes ne relevant pas aussi de la production est voué à s’exténuer.

Comment freiner la reproduction de cet anachronisme, lui-même conséquence de la monopolisation des opportunités par les classes riches de la société au détriment des autres ; voilà en quels termes nous posons la question du développement humain pour tenter d’y apporter des éléments de réponse susceptibles de relever le défi d’une démocratie viable en Haïti.

Conscients que la pauvreté résulte avant tout de l’exclusion, et tout à la fois imbus de la nécessité de négocier les contraintes imposées par la compétition de plus en plus féroce d’un environnement aujourd’hui “globalisé”, il s’agira pour nous, au moment où nous rêvons d’entrer dans un processus de développement durable :

  • de nous assurer, à défaut de parvenir à l’égalité absolue des richesses, que tous aient au moins des chances égales d’épanouissement personnel, eu égard à la disponibilité des opportunités.

  • de garantir une juste part des produits de la croissance à tous ceux-là qui la génèrent.

  • de rompre la discrimination entre travailleurs de la base et ceux qui détiennent les capacités d’exploiter les opportunités.

Un véritable partenariat commence par là. Nous demeurons convaincus que plus nombreux seront les citoyens qui bénéficient effectivement de la richesse nationale, plus grande deviendra leur motivation à la faire grandir; plus les connaissances seront partagées, plus la société innovera et pourra faire plus avec moins; plus les réseaux et les marchés s’ouvriront à un plus grand nombre d’individus, plus la participation trouvera motif à s’exprimer par une contribution productive et durable au développement.

Nous pensons révolue cette époque où le partage de la richesse ne se concevait que comme un acte de charité ou un ‘trickle-down’. Avec une telle mentalité, les défavorisés ne retrouveraient jamais une place assurée sur les marchés de la consommation (phénomène de “la vie chère”). Désormais, dans notre univers compétitif, la richesse doit être produite pour être durable et l’investissement trouver de quoi se réaliser à partir de l’épargne d’un grand nombre plutôt que de toujours se tourner vers les avoirs de ceux qui en ont à en revendre. Nous sommes convaincus que cette conception de l’accumulation offrira enfin une chance à ceux qui ne l’ont pas aujourd’hui, c’est-à-dire les très jeunes, les vieux et autres personnes défavorisées, et que cette proportion de la population qui génère cette richesse et cette épargne finira par acquérir une masse critique suffisante pour se reproduire et profiter à l’ensemble du pays.

Nous prétendons proposer des voies et moyens pour y parvenir sur la base de la connaissance des faits statistiquement observables et des potentialités nationales. Les analyses découlant des données ainsi colligées serviront à alimenter un plaidoyer articulé avec pour objectif d’éveiller le grand public et les décideurs aux actions concrètes à enclencher.

Nous revendiquons avant tout notre appartenance à la société civile organisée, source de solidarité et de responsabilité citoyenne. Nous souhaitons constituer un forum de discussions permanent pour la réconciliation de la technique avec la politique, ainsi que du profit avec des conditions de vie décentes pour tous afin de permettre l’émergence de formes d’accumulation qui stimulent les ménages à planifier leur avenir sans compromettre les générations futures. C’est le sens universel de la durabilité que nous aimerions véhiculer. Le politique doit être au service du citoyen et non l’inverse. De même, la vie des gens ne doit plus se circonscrire à la survie, comme le démontrent les enquêtes statistiques sur les budgets de consommation des familles haïtiennes.

Nous nourrissons enfin le grand rêve de nous voir, nous Haïtiens et Haïtiennes du Bicentenaire, ériger, sur les fondements de nos spécificités culturelles, un pays de nos amours, par la mise en branle :

  • d’un grand chantier politique

  • d’un grand chantier économique

  • d’un grand chantier social et

  • de quelques dossiers spécifiques fondamentaux

Le développement ne germera point en Haïti, si nous n’en organisons les semailles. L’objectif ultime de ce document est d’en ouvrir quelques pistes ; en dernière analyse, une contribution très concrète au processus de développement humain durable d’Haïti.

 

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